textes d'élise girardot

Chronique d’une chamane en voyage #5

Myriam Mechita

Myriam Mechita : The Witch of Love, 2017. Crayon sur papier, 51 x 66 cm.

 

Bourges > Fort d’Aubervilliers

13.10.2018

Le terme  » chamane  » ou  » chaman  » daterait du XVIIe siècle. Saman est un mot issu de la langue evenki * qui signifie « danser, bondir, remuer, s’agiter ». Comment agiter aujourd’hui les normes de genre ?

Nous sortons du Marché de la Halle au Blé les yeux bouffis de fatigue et l’esprit repu de souvenirs. Il est midi. Nous partons avec des offrandes : une tapisserie et quelques baguettes de pain. De Bourges à Paris, l’odeur du pain envahit l’arrière de la voiture.

L’exposition poursuit sa route, jusqu’au Festival  » Villes des musiques du monde  » qui nous accueille ce soir au Fort d’Aubervilliers. Nous retrouvons à nouveau l’espace public, comme ce matin au Marché de Bourges. Ici, d’autres odeurs vont bientôt nous habiter. Après avoir emprunté le périphérique puis un grand boulevard, le calme revient, inattendu. Nous contemplons un paysage naturel et industriel, une zone en friche. La lumière rasante est traversée de nuances rouges orangées.

Les œuvres de l’exposition  » Décoloniser les corps  » se couvrent d’un nouvel habit, elles scintillent dans la lumière automnale. Un orchestre se prépare, des instruments construits à partir de fûts de pétrole donnent le ton de la soirée, cap vers les îles. Les musiciens s’accordent, l’agitation s’accroît, on entend au loin le grondement d’une fanfare qui s’approche. Soudain, deux gigantesques marionnettes surgissent et la foule dansante avance joyeusement vers nous. Je suis propulsée en plein carnaval de Rio, au milieu du blocos afro-cubain où je me trouvais au mois de février dernier.

Le présent me rappelle à lui. De nombreux enfants, curieux, arrivent rapidement près du camion, ébahis, interloqués, parfois gênés voire scandalisés : ça, c’est de l’anti-féminisme, Madame ! Décoloniser les corps, délier les langues, libérer une parole à propos des normes de genre, telle est la lutte qui nous anime. Des correspondances s’opèrent, des couches de sens se superposent : la décolonisation des corps se matérialiserait-elle par le dialogue entre la musique, les marionnettes transgenre et les œuvres de l’exposition ?

Quelque part au coeur de ce fourmillement, une présence silencieuse se dresse dans le camion. Accroché en hauteur, le portrait d’une jeune fille regarde en biais, dans le vide ou peut-être en direction de la lumière dorée d’Aubervilliers. La longue chevelure de la guerrière est dense, éparpillée. Elle recouvre ses épaules et s’arrête par une frange droite, juste au dessus du regard encadré par une large traînée noire. Sa peau est tatouée de peintures guerrières, les mêmes que ceux de la grand-mère de l’artiste. De larges traits traversent sa bouche de part en part. Cette sorcière aux lèvres cousues semble veiller sur nous. Force et fragilité animent le trait du crayon de Myriam Mechita, une artiste née en 1974. Le regard de la jeune chamane est tranquille, dirigé vers le lointain. Son corps puissant nous protège, sa magie nous rassure.

 


* L’evenki est une langue originaire de Mongolie intérieure, parlée en Chine, Mongolie et Russie. Ses locuteurs font partie de la nationalité evenk.

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