textes d'élise girardot

Chronique d’une étudiante en voyage #7

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Aubervilliers > Calais

14.10.2018

Élise Moreto est étudiante en deuxième année à l’ENSA, l’École des Beaux-Arts de Limoges. À la fin de la journée, elle enfile une paire de gants bleus en latex, se dirige à l’avant du camion d’art nOMad et décroche minutieusement le cadre qui accueille un dessin de Marine Fiquet et Laura Bottereau. Élise l’emballe, le protège et le sécurise. Chaque jour, avec délicatesse, elle réitère presque à l’identique ces gestes simples et mécaniques.

Les deux petites filles observées sur le dessin feront une pause cette nuit, avant de reprendre leur jeu incessant, dès le lendemain. Les traits tracés à l’encre de chine et au feutre iront bientôt se remémorer les émotions de la journée.

«

– Tu te rappelles de ce visiteur qui nous regardait à Aubervilliers avec son air interloqué ?
– Oui, on l’a scié je crois.
– Ah, et la fille brune aux cheveux bouclés, elle voulait grimper et jouer avec nous… 

»

Élise me raconte comment elle perçoit cette image qui l’interpelle, « mi-naïve, mi-monstrueuse, entre un dessin et une illustration ». Elle apprécie la simplicité de la technique et le potentiel narratif qui s’en dégage. Suspendue dans le temps, la scène est énigmatique. L’action flottante est dénuée de décor, de paysage, de visage. Deux filles sont reliées l’une à l’autre et à une cage à poules, ce jeu pour enfants que l’on peut gravir à l’infini. Je me souviens combien ces structures minimales nous semblaient immenses. Nous accourions vers les labyrinthes en volume, nous empressant d’imaginer une infinité de combinaisons possibles. Au cours de ces itinéraires à inventer, nos mouvement réfléchis tentaient d’appréhender les barres de fer qui nous permettaient de nous hisser et de nous glisser d’une case à l’autre.

On devine un baiser, échangé entre les deux filles. Les corps superposés n’en forment qu’un, comme si le baiser re-constituait un même ensemble. Deux rires sonores se répandent en éclats, ponctués par des bruits de bouches, de lèvres et langues entremêlées.

Les jupes noires portées par les deux personnages sont aussi universelles que ce jeu quadrillé. « La scène pourrait avoir lieu n’importe où et n’importe quand ». Élise me décrit la désacralisation qui s’opère pour les étudiants de l’ENSA lors de la Biennale art nOmad. La manipulation de l’œuvre, jour après jour, instaure une proximité avec celle-ci. La familiarité survient et s’installe entre Élise et les deux artistes Marine et Laura. Pourtant, elles ne se sont jamais rencontrées. L’exposition Décoloniser les corps, permettrait-elle aussi de décoloniser notre relation à l’œuvre d’art ?

Selon l’étudiante, les enfants, contraints et corrigés en permanence, reçoivent la répression la plus violente de la part de la société. Ils sont les premières cibles des principes normatifs inculqués à l’école ou en famille.

Le baiser dissimulé sous la jupe devient une fenêtre ouverte vers l’imaginaire et la liberté. Quel âge ont les deux personnages ? Deux petites filles s’embrassent-elles sur une aire de jeu ? S’agit-il vraiment de deux femmes ?

Dans le camion, une peinture accrochée tout près de là, sur la droite, observe le dessin de Marine Fiquet et Laura Bottereau. Amusée, la Blanche Neige barbue d’Edi Dubien contemple la scène.

 


Laura Bottereau et Marine Fiquet. « Le véritable endroit », 2018. Encre de chine et feutres du papier de pierre.

photo : Aurore Claverie

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