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Chronique d’un carnet de voyage #15

Pélagie Gbaguidi

Pélagie Gbaguidi : Détox, désaliénation du corps objet, 2018. Cahier scolaire A5, 16 x 21 cm, 80 pages.

 

La Louvière > Paris > Limoges > Arnac-la-poste

19.10.2018

L’artiste Pélagie Gbaguidi travaille l’écriture parmi d’autres pratiques. Ses carnets l’accompagnent au gré de projets, d’impressions, de rencontres. Dans ses expositions, les écritures-esquisses épousent des surfaces disparates, tantôt des tables d’écoliers, tantôt des tissus ou des papiers suspendus…

L’écriture se décoloniserait-elle aussi, selon le contexte et l’espace-temps dans lequel elle se déploie ?

Aujourd’hui, nous poursuivons notre chemin pour rejoindre Paris, Limoges ou Bordeaux. À La Louvière, hier soir en Belgique, nous avons savouré un couscous puis arpenté en chantant les rues vides du centre ville. Dans l’une de nos chambres, quelques dissidents partagent un dernier moment autour d’un film. Le lit remplace les sièges de cinéma. L’un-e dépose un plateau avec quelques bières, l’autre allume l’ordinateur et éteint la lumière. Silence.

Antoine Lainé est en cinquième année à l’école des Beaux-arts de Limoges. Il nous présente son travail de mémoire, qui prend la forme d’un film d’une trentaine de minutes. Le collage vidéo est composé d’images d’archives puisées dans l’Histoire cinématographique et de plusieurs séquences filmées dans la rue, dans les couloirs d’un cinéma, dans un salon ou un bureau d’étudiant. Le personnage nous parle de l’influence du contexte de visionnage sur la réception d’un film. Quelques heures plus tard, à l’arrière de la voiture, Antoine montrera son film à un autre spectateur. Il expérimente lui même des contextes bien différents. Une mise en abyme de son propos s’opère.

Tout au long de la semaine, ces instants ont nourri mon écriture. Je dépliais, jour après jour, des paroles plurielles : celles des œuvres de l’exposition Décoloniser les corps, celles des villes ou des quartiers qui nous accueillaient. Dans le même mouvement, j’écoutais les voix multiples des personnes qui gravitaient autour du camion d’art nOmad : des étudiants, des visiteurs, un commissaire d’exposition…

Les œuvres sont des matières vivantes, des pensées en action que j’ai tenté de relier à notre itinérance permanente. Le contexte et le contenu s’entremêlaient et traversaient un protocole d’écriture nomade et collective, forgé par des stratégies pour écrire sur un marché, dans la voiture, sur une aire d’autoroute, au restaurant ou depuis le trottoir. L’adrénaline accompagnait le carnet de route. On décolonise les corps, les écritures aussi.

En attendant, le petit cahier scolaire de Pélagie Gbaguidi repose dans la vitrine. Depuis une semaine, il est délicatement sorti de son étui et ouvert à une page, sélectionnée selon l’humeur de celui ou celle d’entre nous qui le détient entre ses mains. L’artiste réalise ce cahier après avoir consulté des archives sur l’apartheid en Afrique du Sud. Sur la couverture, on peut lire Détox. Désaliénation du corps objet. Comment repenser l’Histoire à la lumière d’autres pratiques orales, écrites ou dessinées ?

Des personnages griffonnés dansent sur le papier et glissent sur les lignes de la grille scolaire. Les pages s’animent, les visages sont parfois rougis grossièrement au crayon de couleurs. En déroulant ces impressions furtives, l’artiste devient messagère, elle transmet des histoires et s’inscrit dans l’héritage des griots *. Une fois encore, une œuvre de l’exposition tisse le fil de l’enfance, ce temps fugace et parfois privilégié. À l’école, les petits carnets colorés accompagnent nos semaines et les matières qui nous sont enseignées. Nous répétons, nous écrivons, nous effaçons, nous recopions. Les normes qui nous envahissent peu à peu pourraient alors se construire autrement.

Une dernière fois, les œuvres sont sorties du ventre du camion. Aujourd’hui, elles ne seront pas déballées puis exposées ensemble. Elles repartiront pour d’autres aventures, d’autres expositions et raconteront d’autres histoires, à d’autres personnes.

 


* Tantôt poète ou musicien, le griot ou la griotte est une personne dépositaire de la tradition orale en Afrique occidentale.

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Chronique d’un corps en voyage #14

Berlin > La Louvière

18.10.2018

Une petite image est posée dans la vitrine, entre le mot  » indocilité  » écrit en fils de cuivre par l’artiste Myriam Mihindou et un portrait d’Edi Dubien, peint sur un os trouvé dans la nature près de chez lui.

La photographie sur verre repose sur son socle rouge. Elle dévoile une figure étrange, méconnaissable. Une silhouette nous tourne le dos. Est-ce une femme, un homme, un animal, un personnage imaginaire ? Quelles sont ces excroissances qui parsèment son corps, laissant apparaître des grosseurs sous le vêtement, le long du dos, du bassin et des fesses ?

Le procédé photographique nous interroge sur la temporalité de l’œuvre de Nicole Tran Ba Vang. Cette image pourrait avoir été captée n’importe où et n’importe quand. Qui se cache derrière cette peau métamorphosée ? Quel est ce corps qu’on ne saurait reconnaître ? Pourquoi nous inspire t-il un léger malaise ?

Ce soir, nous sommes déjà sur le chemin du retour. Nous arrivons à La Louvière, en Belgique. On raconte que le territoire actuel de la ville était une parcelle de l’ancienne forêt charbonnière, constituée de bois sombres et d’une nature sauvage, endroit de prédilection pour les loups.

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Chronik einer Konferenz auf einer Reise #13

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Berlin bis

17.10.2018

Nous arrivons au centre d’art Kurt Kurt à Moabit. Une grande vitrine brille dans la pénombre de la rue déserte. De nombreux projets sont ici tournés vers l’extérieur. Le quartier de Moabit est une île artificielle entourée par plusieurs cours d’eau parfois navigables. Il est relié aux quartiers voisins par vingt-cinq passerelles et ponts. Après la chute du mur, le positionnement géographique de Moabit change : d’une zone frontalière de Berlin-Ouest, Moabit devient une zone centrale dans la ville réunifiée.

Quel rapport entretenir à l’espace public dans une ville tant marquée par l’Histoire ? Quelle(s) représentation(s) existent aujourd’hui pour les personnes trans dans l’espace public, médiatique ou artistique ?

Dans le camion, près des jeunes filles de Françoise Pétrovitch, un grand portrait rouge tourne son regard vers l’extérieur. La peinture rend hommage à la figure d’Octavia Saint Laurent, icône trans, héroïne du film Paris is Burning sorti en 1990. Octavia était une femme noire transgenre.

L’artiste Pauline N’Gouala peint souvent des personnages liés à la construction de sa propre identité. Elle perçoit ces portraits comme des œuvres militantes. Certains portent leurs œuvres comme des étendards, la frontière entre pratique militante et pratique artistique est alors parfois ténue. Ce soir, à Moabit, un autre artiste activiste, Kay Garnellen, est invité à présenter une conférence. L’événement vient clore la Biennale art nOmad.

À Berlin, Kay a fait de l’espace public son terreau artistique depuis plusieurs années. Originaire de Toulouse, il achève sa transition il y a 10 ans. Dans la salle du fond du Kurt Kurt, celle qui est habituellement réservée à l’accueil des artistes en résidence, il nous montre des images datant de 2009, avant la chirurgie. Il nous raconte quelques actions menées dans la rue, à l’occasion d’événements comme la gay pride. Puis, il devient travailleur du sexe :   » les gens ne savent pas qu’on peut choisir ce métier, il y a beaucoup d’a priori. « . Dans une vie antérieure, il était une fille dans le monde de la finance. D’autres préjugés hantaient sans doute ses journées.

Après la transition, son corps change très rapidement, il débute un projet avec un ami photographe pour préserver la mémoire de cette évolution.  » J’avais besoin de photos pour comprendre comment on me percevait de l’extérieur « . Un jour, lors d’un examen de ses ovaires, on lui demande si sa sexualité est toujours celle d’une fille.

Kay regarde du porno depuis toujours. Pendant des années, on ne voyait jamais d’hommes trans dans le porno, mis à part dans des réseaux de diffusion plus underground. Après avoir été acteur, il s’adonne peu à peu à la réalisation. Pour lui, il y a de nombreuses manières de faire de l’activisme. L’art est l’une d’entre elles :  » L’art peut être un endroit pour les gens qui n’ont pas d’espace pour dire des choses. Il est fondamental d’organiser des espaces pour permettre aux gens de s’exprimer sur leur situation, pour écouter ceux dont on a jamais entendu la voix. L’art est une possibilité pour atteindre ça. « .

La réalisation de films pornos devient un outil pour montrer et pour voir plus de diversité, à travers la représentation de différents corps. Kay adopte aussi cette stratégie quand on l’invite à participer à des projets plus institutionnels. Il saisit ces occasions pour parler de son corps et de sa propre transition, comme à la Berlinale, le festival du film de Berlin. Des milliers de personnes découvrent le corps d’un homme trans pour la première fois.

Kay apprend aux côtés de réalisateurs, en écoutant et en regardant. Pour lui, le porno c’est comme n’importe quel autre genre en cinéma. La réalisation de films pornos peut relever d’une intention artistique, activiste, commerciale ou tout autre chose…  » Vous ne savez jamais quelle peut être la réaction. J’aime mon corps comme il est et je ne veux pas le changer. J’ai envie de parler de ça pour que les gens se sentent plus à l’aise avec d’autres utopies sexuelles. « 

 

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Chronik einer Studentin auf einer Reise #12

Berlin

17.10.2018

L’image nous propulse entre deux mondes, quelque part entre une réalité présente et un souvenir aux contours flous. Au fil des jours, Béatrice s’est attachée aux traits de Françoise Pétrovitch. Avant de le disposer, elle prend le temps de regarder le recto puis le verso du papier Japon. Par le prisme d’une lumière et d’un contexte chaque jour différents, elle observe les formes qui se détachent de la surface. Aujourd’hui, le camion se pose dans le quartier berlinois de Tiergarten.

Béatrice Delaunay est franco-allemande. Étudiante en design en quatrième année à l’Ecole des Beaux-arts de Limoges, son travail aborde la notion de hasard et son impact sur le numérique. Elle perçoit une dimension poétique dans l’écriture automatique de nos téléphones. Toujours plus contraints dans le choix de nos mots,  Béatrice s’interroge sur nos capacités futures à pouvoir encore écrire. À l’instar de nos outils de communication, nos phrases pourraient bientôt devenir essentiellement informatives.

Les sérigraphies de Françoise Pétrovitch renvoient l’étudiante à son adolescence. Pour elle, l’artiste aborde la recherche d’identité caractéristique de cette période de la vie. Le personnage central est calfeutré entre deux mondes : on ne sait si les mains sont oppressantes ou protectrices.

Le dessin murmure un air mélancolique et poétique. Béatrice aime l’énigme de la mélancolie, un état parfois nécessaire, qui est « à traverser » . Quand elle découvre Les oublis lors du lancement de l’exposition Décoloniser les corps, plusieurs interrogations la submergent. Après avoir déballé l’œuvre une première fois, la représentation des deux mains l’habite durablement. Elles incarnent l’intimité et l’idée du secret, le personnage dissimulant ses expressions derrière les mains qui recouvrent son visage.

Les couleurs sont délavées, presque troubles *. Elles ne sont pas prépondérantes mais transforment pourtant l’image. Pour Béatrice, « il y a un truc un peu effacé dans ces couleurs, c’est comme un flash back sur des souvenirs ». Une violence étouffée et douce transparaît. 

Deux feuilles superposées sont ici traduites en sérigraphie avec trois couches de couleur, révélant une virtuosité dans la fabrication de l’objet. En attente sur la page blanche vide, le corps perdu est suspendu dans un autre temps. « Les informations les plus importantes se situent au cœur du papier. Si l’espace était saturé, on aurait pas le même rendu, on ne pourrait pas fixer notre regard ». Le motif flottant et les couleurs sous-tendent un cauchemar, même si la main rouge incarne une présence rassurante. Béatrice pratique elle-même la superposition de motifs, « c’est une manière d’ouvrir des portes vers un autre univers ». Dans un travail réalisé en vidéo, l’étudiante associe des mouvements d’oiseaux à des sons mécaniques. Ici, on ignore où les mains se situent par rapport au personnage. Est-il dirigé comme une marionnette ? « Quand on est adolescent on est un peu dans la même dramaturgie intérieure, on a peur de cette nouvelle indépendance ».

——

* Dans Trouble dans le genre, ouvrage majeur publié en 1990 aux États-Unis, la philosophe Judith Butler invite à penser le trouble qui perturbe le genre pour définir une politique féministe sans le fondement d’une identité stable.

 

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Chronique d’un blason en voyage #11

Floryan Varennes

Floryan Varennes : Hiérarque, 2018. Technique mixte. 20 x 70 cm.

Bruxelles > Berlin

16.10.2018

Morne plaine. Cette nuit, nous avons fait halte à Waterloo. Des images de bains de sang et de grands fracas me viennent à l’esprit. Au centre du camion, sur le fond rouge de l’exposition, une forme allongée se déploie entre deux peintures. Est-ce un blason, un trophée de guerre ?

My my
At Waterloo Napoleon did surrender
Oh yeah
And I have met my destiny in quite a similar way
The history book on the shelf
Is always repeating itself
Waterloo I was defeated, you won the war
Waterloo promise to love you for ever more
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Waterloo finally facing my Waterloo
My my
I tried to hold you back, but you were stronger
Oh yeah
And now it seems my only chance is giving up the fight
And how could I ever refuse
I feel like I win when I lose
Waterloo I was defeated, you won the war
Waterloo promise to love you for ever more
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Oh, oh Waterloo finally facing my Waterloo
So how could I ever refuse
I feel like I win when I lose
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Waterloo finally facing my Waterloo
Waterloo knowing my fate is to be with you
Oh, oh Waterloo finally facing my Waterloo
Waterloo knowing my fate is to be with you
*

Emballée dans son étui, la sculpture molle de Floryan Varennes s’extirpe délicatement de son écrin de papier bulle. La silhouette allongée, énigmatique et fragile est une pièce en tissu à la fois inédite et familière. L’oeuvre se révèle, minimale, légère et immédiate.

Hiérarque évoque la relation entre le col de veste et le pouvoir contenu dans ce motif. Aujourd’hui, les femmes de pouvoir arborent aussi les apparats classistes * * autrefois réservés aux hommes.

Par son économie de moyens, la sculpture catalyse un condensé de patriarcat et devient le trophée d’une masculinité hégémonique. Le vêtement fait corps, il rappelle à certains un masque guerrier, à d’autres un sexe de guerrier.e. En poésie, le blason est généralement l’éloge de la beauté corporelle mais peut également être un blâme ou une satire. Médiéviste né en 1988, Floryan Varennes étudie les enjeux du vêtement au Moyen-Âge. Par ce biais, il est l’un des rares artistes hommes de la scène française qui interroge aujourd’hui les masculinités. ***

Munis de nos œuvres d’art, le cœur vaillant et la monture fière, nous quittâmes les batailles de Waterloo, traversâmes le sud des Pays-Bas pour atteindre l’Allemagne. Bientôt, Berlin surgit, vaste et tranquille.


* Waterloo est une chanson du groupe ABBA, sortie en 1974. Il s’agit du premier single tiré de leur second album, également intitulé Waterloo.

** Le classisme est une discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une classe sociale, souvent basée sur des critères économiques.

*** La masculinité hégémonique est un ensemble d’attributs, de comportements et de rôles associés aux garçons et aux hommes. En tant que construction sociale, la masculinité est à distinguer de la définition du sexe biologique masculin.

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Chronique d’une conversation en voyage #10

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Bruxelles

15.10.2018

« I play the troublemaker » : le slogan publicitaire apparaît comme une évidence. La façade autoritaire du Théâtre Royal de La Monnaie nous surplombe. En face, j’observe une enfilade de bâtiments ternes, de centres commerciaux et de banques. Le camion coloré se pose joyeusement sur la Place de La Monnaie, au centre de la capitale belge.

«

Alors ?
– Ça change, un homme qui porte le voile. On est pas habitués à ça. Peut-être qu’il en avait juste envie.
– L’artiste veut dire que les hommes doivent se mettre à la place des femmes, c’est ça ?
– Attends, regarde ce qu’il fait !

(…) Silence (…)

Je ne vois pas pourquoi un garçon ne pourrait pas porter un voile… Les femmes, toujours les femmes ! Pourquoi toujours nous ?! Il n’y a peut-être pas que les femmes qui doivent cacher leurs cheveux et leurs sourcils.

(…) Silences et hésitations (…)

Peut-être qu’il veut dire que les femmes se sentent étouffées derrière le foulard.
– Oui, et d’abord, beaucoup de femmes se plaignent car elles ne savent pas pourquoi elles sont obligées de mettre le foulard. Il y en a qui ne savent même pas ce que ça veut dire.
– Il y a des parents qui les obligent.
– Parfois des filles le retirent dans la rue et le remettent quand elles arrivent chez elles.

(…) Odeur de frites belges (…)

Le foulard symbolise la paix. C’est ce qu’il y a l’intérieur qui compte. Pas l’extérieur.
– Et vous, les hommes, pourquoi ne pas vous imposer de porter un chapeau ? Hein, Sheikir ?
– Oui, mais chez nous, la femme doit se faire belle uniquement pour son mari.
– En tout cas, l’artiste montre que ça dérange certaines femmes de mettre le voile.

»

Trois adolescents bruxellois observent en boucle la vidéo  « Déshabillez-moi » de Mehdi-Georges Lahlou. 3 minutes et 36 secondes, encore et encore. À l’image, l’artiste se voile et se dévoile, répétant le geste avec assurance. Il fixe d’un regard neutre Maryam, Chaimae et Sheikir.

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Chronique d’un commissaire d’exposition en voyage #9

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Calais > Bruxelles

15.10.2018

« Un féminisme universel, ça n’existe pas. Le féminisme est pluriel. C’est ce que je tente de montrer avec cette exposition, à l’image de la petite aquarelle de Giulia Andreani représentant un masque Igbo *  »  explique Pascal Lièvre.

Hier et aujourd’hui, comment s’affirme la puissance des féminismes Igbos et nigérians ?

Giulia Andreani rend hommage à Chimamanda Ngozi Adichie, l’auteure de l’essai We should all be feminists qui revendique un féminisme pré-colonial.

De Calais à Bruxelles, nous voilà à nouveau sillonnant les routes et les histoires des féminismes.

—-

* Les Igbos habitent le sud-est du Nigeria. Ils parlent la langue igbo, une langue de type nigéro-congolais.

 


Giulia Andreani, NWANY OMA,  2018, aquarelle sur papier.
photo : Aurore Claverie

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Chronique d’une manifestation en voyage #8

Calais

14.10.2018

Le soleil brille à la cime du belvédère. Nous contemplons un large panorama sur la ville. Il fait très chaud, l’endroit est accueillant. Sur la route, un aperçu furtif de la mer surgit puis disparaît aussi vite. Les campagnes verdoyantes côtoient les usines. Je n’étais jamais venue à Calais, comme la plupart d’entre nous.

Après avoir garé le camion au Channel, la scène nationale, nous remarquons l’architecture disparate du lieu. Patrick Bouchain y a travaillé avec d’autres architectes. Pour Clorinde Coranotto (l’auteure du projet d’art nOmad), Bouchain est un architecte de l’humain. Son leitmotiv est de construire autrement, afin que les gens s’emparent d’outils et construisent eux-mêmes leurs architectures pour devenir acteurs des lieux qu’ils habitent. Bouchain cherche à recréer des lieux de vie qui soient générateurs de lien. Ces principes résonnent avec le contexte, ici à Calais, à quelques mètres des tentes, de la peur et de l’incertitude quotidienne.

Clorinde est touchée par la vidéo de Katia Kameli, une image presque ritualisée où un petit groupe de femmes avance ensemble. Filmés de face, leurs corps multiples martèlent le sol. Le noyau s’enfonce dans la ville. La marche silencieuse façonne un seul corps, un bloc constitué de mouvements interconnectés. Rien ne viendra perturber cette marche déterminée et tranquille qui forme une présence à la ville à la fois subversive et apaisée. Chaque femme porte un panneau en carton. Aucun mot, aucune revendication n’est écrite sur ces pancartes, comme s’il revenait à nous, spectateurs de la scène, d’imaginer les mots qui viendraient recouvrir ces surfaces. Une certaine théâtralité émane de la scène. Les combattives s’enfoncent dans l’espace public, comme nous le faisons chaque jour avec art nOmad et notre camion rempli d’œuvres d’art. Nous sommes devenus une meute, sans nous connaître.

Katia Kameli réalise cette vidéo à Alger lors des manifestations du Printemps arabe. Elle évoque la situation des femmes, souvent invisibles dans un monde arabe en pleine révolution. Quelle est la place des femmes migrantes ici à Calais ?

Une petit fille participe à un atelier proposé par les étudiants de l’ENSA et s’empare d’une grande affiche de cinéma. Elle affuble Gérard Depardieu d’un noeud rouge et d’une grande chevelure noire. Les conversations  ponctuent notre après-midi. Plus tard, des adolescents d’un stage de cirque font une pyramide devant le camion, ils tentent d’incarner l’idée de Décoloniser les corps.

Nous rencontrons François de l’Auberge des migrants. Il nous fait visiter le site et nous explique comment l’Auberge s’organise, au rythme des repas à préparer pour des milliers de personnes, des activités des bénévoles pour récolter des fonds, du contrôle policier croissant et des CRS. François nous parle de la jungle démantelée à Calais : c’était un lieu de vie. Certains migrants arrivés en Angleterre évoquent aujourd’hui la jungle avec nostalgie.

Les sourcils froncés, François nous raconte le monde barbare dans lequel il a décidé d’agir.

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Chronique d’une étudiante en voyage #7

 

Aubervilliers > Calais

14.10.2018

Élise Moreto est étudiante en deuxième année à l’ENSA, l’École des Beaux-Arts de Limoges. À la fin de la journée, elle enfile une paire de gants bleus en latex, se dirige à l’avant du camion d’art nOMad et décroche minutieusement le cadre qui accueille un dessin de Marine Fiquet et Laura Bottereau. Élise l’emballe, le protège et le sécurise. Chaque jour, avec délicatesse, elle réitère presque à l’identique ces gestes simples et mécaniques.

Les deux petites filles observées sur le dessin feront une pause cette nuit, avant de reprendre leur jeu incessant, dès le lendemain. Les traits tracés à l’encre de chine et au feutre iront bientôt se remémorer les émotions de la journée.

«

– Tu te rappelles de ce visiteur qui nous regardait à Aubervilliers avec son air interloqué ?
– Oui, on l’a scié je crois.
– Ah, et la fille brune aux cheveux bouclés, elle voulait grimper et jouer avec nous… 

»

Élise me raconte comment elle perçoit cette image qui l’interpelle, « mi-naïve, mi-monstrueuse, entre un dessin et une illustration ». Elle apprécie la simplicité de la technique et le potentiel narratif qui s’en dégage. Suspendue dans le temps, la scène est énigmatique. L’action flottante est dénuée de décor, de paysage, de visage. Deux filles sont reliées l’une à l’autre et à une cage à poules, ce jeu pour enfants que l’on peut gravir à l’infini. Je me souviens combien ces structures minimales nous semblaient immenses. Nous accourions vers les labyrinthes en volume, nous empressant d’imaginer une infinité de combinaisons possibles. Au cours de ces itinéraires à inventer, nos mouvement réfléchis tentaient d’appréhender les barres de fer qui nous permettaient de nous hisser et de nous glisser d’une case à l’autre.

On devine un baiser, échangé entre les deux filles. Les corps superposés n’en forment qu’un, comme si le baiser re-constituait un même ensemble. Deux rires sonores se répandent en éclats, ponctués par des bruits de bouches, de lèvres et langues entremêlées.

Les jupes noires portées par les deux personnages sont aussi universelles que ce jeu quadrillé. « La scène pourrait avoir lieu n’importe où et n’importe quand ». Élise me décrit la désacralisation qui s’opère pour les étudiants de l’ENSA lors de la Biennale art nOmad. La manipulation de l’œuvre, jour après jour, instaure une proximité avec celle-ci. La familiarité survient et s’installe entre Élise et les deux artistes Marine et Laura. Pourtant, elles ne se sont jamais rencontrées. L’exposition Décoloniser les corps, permettrait-elle aussi de décoloniser notre relation à l’œuvre d’art ?

Selon l’étudiante, les enfants, contraints et corrigés en permanence, reçoivent la répression la plus violente de la part de la société. Ils sont les premières cibles des principes normatifs inculqués à l’école ou en famille.

Le baiser dissimulé sous la jupe devient une fenêtre ouverte vers l’imaginaire et la liberté. Quel âge ont les deux personnages ? Deux petites filles s’embrassent-elles sur une aire de jeu ? S’agit-il vraiment de deux femmes ?

Dans le camion, une peinture accrochée tout près de là, sur la droite, observe le dessin de Marine Fiquet et Laura Bottereau. Amusée, la Blanche Neige barbue d’Edi Dubien contemple la scène.

 


Laura Bottereau et Marine Fiquet. « Le véritable endroit », 2018. Encre de chine et feutres du papier de pierre.

photo : Aurore Claverie

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Chronique d’une vidéo en voyage #6

Fort d’Aubervilliers

13.10.2018

Trois cœurs battent au rythme de grands ballons rouges qui rebondissent inlassablement. En apesanteur, les trois cosmonautes du réel lévitent.

Ce soir, au Fort d’Aubervilliers, d’autres enfants dansent dans un écran de télévision.

Le Fort est une ancienne fortification construite en 1843 afin de protéger la capitale ou mater des rébellions. Plus tard, dans les années 1920 et 1930, des expériences radioactives sont menées sur le site.

Samedi soir, les percussions d’une fanfare résonnent avec le son métallique de la vidéo d’Halida Boughriet. Portée par les mouvements ralentis des protagonistes, la fiction apparaît en filigranes dans le décor domestique et familier d’une chambre d’enfant. Le temps étiré révèle la décomposition des corps. Ensemble, ils forment un petit clan où chacun, cantonné à sa tâche, exécute une mystérieuse chorégraphie. Leurs mouvements fantomatiques confèrent à la scène une inquiétante étrangeté.

Bien qu’une dépollution ait été amorcée en 1999, les cas de cancers se multiplient autour du Fort. Au cœur de la zone radioactive, les enfants sont enfermés dans un espace-temps suspendu. L’écho de la vidéo rappelle la sonorité des fonds marins. Dans cet aquarium humain, l’atmosphère devient étouffante, assourdissante. Une menace rôde, invisible pour l’heure. La présence traverse l’image et chuchote quelques mots à l’oreille des enfants. Qui dirige cette mise en scène ? D’où va bientôt surgir le danger qui les guette ?

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