textes d'élise girardot

Chronik einer Konferenz auf einer Reise #13

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Berlin bis

17.10.2018

Nous arrivons au centre d’art Kurt Kurt à Moabit. Une grande vitrine brille dans la pénombre de la rue déserte. De nombreux projets sont ici tournés vers l’extérieur. Le quartier de Moabit est une île artificielle entourée par plusieurs cours d’eau parfois navigables. Il est relié aux quartiers voisins par vingt-cinq passerelles et ponts. Après la chute du mur, le positionnement géographique de Moabit change : d’une zone frontalière de Berlin-Ouest, Moabit devient une zone centrale dans la ville réunifiée.

Quel rapport entretenir à l’espace public dans une ville tant marquée par l’Histoire ? Quelle(s) représentation(s) existent aujourd’hui pour les personnes trans dans l’espace public, médiatique ou artistique ?

Dans le camion, près des jeunes filles de Françoise Pétrovitch, un grand portrait rouge tourne son regard vers l’extérieur. La peinture rend hommage à la figure d’Octavia Saint Laurent, icône trans, héroïne du film Paris is Burning sorti en 1990. Octavia était une femme noire transgenre.

L’artiste Pauline N’Gouala peint souvent des personnages liés à la construction de sa propre identité. Elle perçoit ces portraits comme des œuvres militantes. Certains portent leurs œuvres comme des étendards, la frontière entre pratique militante et pratique artistique est alors parfois ténue. Ce soir, à Moabit, un autre artiste activiste, Kay Garnellen, est invité à présenter une conférence. L’événement vient clore la Biennale art nOmad.

À Berlin, Kay a fait de l’espace public son terreau artistique depuis plusieurs années. Originaire de Toulouse, il achève sa transition il y a 10 ans. Dans la salle du fond du Kurt Kurt, celle qui est habituellement réservée à l’accueil des artistes en résidence, il nous montre des images datant de 2009, avant la chirurgie. Il nous raconte quelques actions menées dans la rue, à l’occasion d’événements comme la gay pride. Puis, il devient travailleur du sexe :   » les gens ne savent pas qu’on peut choisir ce métier, il y a beaucoup d’a priori. « . Dans une vie antérieure, il était une fille dans le monde de la finance. D’autres préjugés hantaient sans doute ses journées.

Après la transition, son corps change très rapidement, il débute un projet avec un ami photographe pour préserver la mémoire de cette évolution.  » J’avais besoin de photos pour comprendre comment on me percevait de l’extérieur « . Un jour, lors d’un examen de ses ovaires, on lui demande si sa sexualité est toujours celle d’une fille.

Kay regarde du porno depuis toujours. Pendant des années, on ne voyait jamais d’hommes trans dans le porno, mis à part dans des réseaux de diffusion plus underground. Après avoir été acteur, il s’adonne peu à peu à la réalisation. Pour lui, il y a de nombreuses manières de faire de l’activisme. L’art est l’une d’entre elles :  » L’art peut être un endroit pour les gens qui n’ont pas d’espace pour dire des choses. Il est fondamental d’organiser des espaces pour permettre aux gens de s’exprimer sur leur situation, pour écouter ceux dont on a jamais entendu la voix. L’art est une possibilité pour atteindre ça. « .

La réalisation de films pornos devient un outil pour montrer et pour voir plus de diversité, à travers la représentation de différents corps. Kay adopte aussi cette stratégie quand on l’invite à participer à des projets plus institutionnels. Il saisit ces occasions pour parler de son corps et de sa propre transition, comme à la Berlinale, le festival du film de Berlin. Des milliers de personnes découvrent le corps d’un homme trans pour la première fois.

Kay apprend aux côtés de réalisateurs, en écoutant et en regardant. Pour lui, le porno c’est comme n’importe quel autre genre en cinéma. La réalisation de films pornos peut relever d’une intention artistique, activiste, commerciale ou tout autre chose…  » Vous ne savez jamais quelle peut être la réaction. J’aime mon corps comme il est et je ne veux pas le changer. J’ai envie de parler de ça pour que les gens se sentent plus à l’aise avec d’autres utopies sexuelles. « 

 

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Chronik einer Studentin auf einer Reise #12

Françoise Petrovitch

Francoise Petrovitch : Les oublis. Sérigraphie 3 couleurs recto-verso sur papier Japon. 31,5 x 46,5 cm. 
Photo : A. Mole. Courtesy Prints, things and books.

 

Berlin

17.10.2018

L’image nous propulse entre deux mondes, quelque part entre une réalité présente et un souvenir aux contours flous. Au fil des jours, Béatrice s’est attachée aux traits de Françoise Pétrovitch. Avant de le disposer, elle prend le temps de regarder le recto puis le verso du papier Japon. Par le prisme d’une lumière et d’un contexte chaque jour différents, elle observe les formes qui se détachent de la surface. Aujourd’hui, le camion se pose dans le quartier berlinois de Tiergarten.

Béatrice Delaunay est franco-allemande. Étudiante en design en quatrième année à l’Ecole des Beaux-arts de Limoges, son travail aborde la notion de hasard et son impact sur le numérique. Elle perçoit une dimension poétique dans l’écriture automatique de nos téléphones. Toujours plus contraints dans le choix de nos mots,  Béatrice s’interroge sur nos capacités futures à pouvoir encore écrire. À l’instar de nos outils de communication, nos phrases pourraient bientôt devenir essentiellement informatives.

Les sérigraphies de Françoise Pétrovitch renvoient l’étudiante à son adolescence. Pour elle, l’artiste aborde la recherche d’identité caractéristique de cette période de la vie. Le personnage central est calfeutré entre deux mondes : on ne sait si les mains sont oppressantes ou protectrices.

Le dessin murmure un air mélancolique et poétique. Béatrice aime l’énigme de la mélancolie, un état parfois nécessaire, qui est « à traverser » . Quand elle découvre Les oublis lors du lancement de l’exposition Décoloniser les corps, plusieurs interrogations la submergent. Après avoir déballé l’œuvre une première fois, la représentation des deux mains l’habite durablement. Elles incarnent l’intimité et l’idée du secret, le personnage dissimulant ses expressions derrière les mains qui recouvrent son visage.

Les couleurs sont délavées, presque troubles *. Elles ne sont pas prépondérantes mais transforment pourtant l’image. Pour Béatrice, « il y a un truc un peu effacé dans ces couleurs, c’est comme un flash back sur des souvenirs ». Une violence étouffée et douce transparaît. 

Deux feuilles superposées sont ici traduites en sérigraphie avec trois couches de couleur, révélant une virtuosité dans la fabrication de l’objet. En attente sur la page blanche vide, le corps perdu est suspendu dans un autre temps. « Les informations les plus importantes se situent au cœur du papier. Si l’espace était saturé, on aurait pas le même rendu, on ne pourrait pas fixer notre regard ». Le motif flottant et les couleurs sous-tendent un cauchemar, même si la main rouge incarne une présence rassurante. Béatrice pratique elle-même la superposition de motifs, « c’est une manière d’ouvrir des portes vers un autre univers ». Dans un travail réalisé en vidéo, l’étudiante associe des mouvements d’oiseaux à des sons mécaniques. Ici, on ignore où les mains se situent par rapport au personnage. Est-il dirigé comme une marionnette ? « Quand on est adolescent on est un peu dans la même dramaturgie intérieure, on a peur de cette nouvelle indépendance ».

——

* Dans Trouble dans le genre, ouvrage majeur publié en 1990 aux États-Unis, la philosophe Judith Butler invite à penser le trouble qui perturbe le genre pour définir une politique féministe sans le fondement d’une identité stable.

 

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textes des étudiant·e·s de l'ensa limoges

JOUR 5 : Bruxelles -> Berlin

Des pipis sur les aires d’autoroutes, des cacas à 70 centimes pour la dame pipi. On écrase nos clopes sur des autocollants de fan de foot. On en décolle puis on les recolle et puis on redécolle. On découvre le travail des un.e.s des autres, on partage nos lectures et l’odeur des pets ou des pieds. Antoine nous parle de Serge Daney et de cinéma, Julien fait son cinéma comme un damné. Il discute porno et syndicalisme. Pascal évoque Foucault et des pratiques BDSM. Madeleine allume la petite guirlande telle une magicienne, elle invoque Beuys et Starhawk. Élise envoie des pavés au diable. On se conseille et se partage références et bouteilles d’eau. On fait école dans le bus. On se tourne pour se parler comme dans l’amphi, mais pas de Professeur.e sur l’estrade. Bus magique.
En huit heures de bus, on a dormi, fait le montage d’un documentaire sonore, refait le monde, décolonisé les corps et digéré. On s’étonne du nombre de camion sur lesquels est écrit le mot TRANS.
On fait semblant de ne pas montrer à Béa qu’on a toutes et tous très bien compris les relations mafieuses qu’elle entretient avec l’Europe de l’est. D’ailleurs, ce soir c’est à l’arrière boutique d’un sex-shop hongrois miteux qu’elle nous propose de boire des bières. Nous refusons et rejoignons le club de troisième âge du quartier qui a organisé un oktoberfest dans un restaurant aux allures hollywoodienne. Julien chope une mamie pompette aux allures bavaroises. Alors que son allemand lui revient, l’octogénaire se rappelle qu’elle a déjà un mari, plus vieux mais plus fortuné. Elle lui donne tout de même son adresse.
En bonus, nos émissions à écouter :
 

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textes d'élise girardot

Chronique d’un blason en voyage #11

Floryan Varennes

Floryan Varennes : Hiérarque, 2018. Technique mixte. 20 x 70 cm.

Bruxelles > Berlin

16.10.2018

Morne plaine. Cette nuit, nous avons fait halte à Waterloo. Des images de bains de sang et de grands fracas me viennent à l’esprit. Au centre du camion, sur le fond rouge de l’exposition, une forme allongée se déploie entre deux peintures. Est-ce un blason, un trophée de guerre ?

My my
At Waterloo Napoleon did surrender
Oh yeah
And I have met my destiny in quite a similar way
The history book on the shelf
Is always repeating itself
Waterloo I was defeated, you won the war
Waterloo promise to love you for ever more
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Waterloo finally facing my Waterloo
My my
I tried to hold you back, but you were stronger
Oh yeah
And now it seems my only chance is giving up the fight
And how could I ever refuse
I feel like I win when I lose
Waterloo I was defeated, you won the war
Waterloo promise to love you for ever more
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Oh, oh Waterloo finally facing my Waterloo
So how could I ever refuse
I feel like I win when I lose
Waterloo couldn’t escape if I wanted to
Waterloo knowing my fate is to be with you
Waterloo finally facing my Waterloo
Waterloo knowing my fate is to be with you
Oh, oh Waterloo finally facing my Waterloo
Waterloo knowing my fate is to be with you
*

Emballée dans son étui, la sculpture molle de Floryan Varennes s’extirpe délicatement de son écrin de papier bulle. La silhouette allongée, énigmatique et fragile est une pièce en tissu à la fois inédite et familière. L’oeuvre se révèle, minimale, légère et immédiate.

Hiérarque évoque la relation entre le col de veste et le pouvoir contenu dans ce motif. Aujourd’hui, les femmes de pouvoir arborent aussi les apparats classistes * * autrefois réservés aux hommes.

Par son économie de moyens, la sculpture catalyse un condensé de patriarcat et devient le trophée d’une masculinité hégémonique. Le vêtement fait corps, il rappelle à certains un masque guerrier, à d’autres un sexe de guerrier.e. En poésie, le blason est généralement l’éloge de la beauté corporelle mais peut également être un blâme ou une satire. Médiéviste né en 1988, Floryan Varennes étudie les enjeux du vêtement au Moyen-Âge. Par ce biais, il est l’un des rares artistes hommes de la scène française qui interroge aujourd’hui les masculinités. ***

Munis de nos œuvres d’art, le cœur vaillant et la monture fière, nous quittâmes les batailles de Waterloo, traversâmes le sud des Pays-Bas pour atteindre l’Allemagne. Bientôt, Berlin surgit, vaste et tranquille.


* Waterloo est une chanson du groupe ABBA, sortie en 1974. Il s’agit du premier single tiré de leur second album, également intitulé Waterloo.

** Le classisme est une discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une classe sociale, souvent basée sur des critères économiques.

*** La masculinité hégémonique est un ensemble d’attributs, de comportements et de rôles associés aux garçons et aux hommes. En tant que construction sociale, la masculinité est à distinguer de la définition du sexe biologique masculin.

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JOUR 4 : Des frites, des frites, des frites

JOUR 4 : Des frites, des frites, des frites
Calais -> Bruxelles
On quitte la France pour la Belgique. La frontière passée, gros ralentissement sur l’autoroute. Manque de bol, on se retrouve coincé.e.s pendant près d’une heure derrière un camion remplis de poules. Ça pue, ça chlingue, la fiente qui fermente. Les corps sont disposés dans des cagettes en plastiques, conditionnées comme de la matière déjà transformée. Contraintes de restées couchées au vu de l’épaisseur du dispositif, des plumes manquent et leur bec est poli par les tentatives de s’en extraire. Une d’entre elles me regarde, un seul oeil sur deux cligne, la voisine du dessus lui fait dessus. Aucune ne caquette, ce comportement rappel celui des « musulmans », attribut que l’on donnait à ceux qui, déportés dans les camps, n’exprimaient plus aucunes réactions, se recroquevillaient sur eux-même et laissaient venir la mort. On finit par changer de file, on voit alors un gros glaire visqueux jaillir du camion. Dans un dernier espoir, une des poules nous a peut-être lancé un cri, un S.O.S pour venir décoloniser leur corps. A notre droite, une entreprise, FUNECO indique sur un grand écran led : 21°. Nous sommes entouré.e.s de camions glaciers. On se demande comment serait la rencontre entre une poule sauvage et une poule industrielle. On se demande quel type d’hormones donne-t-on aux poules. On se demande s’il n’y aurait pas qu’un seul coq derrière tout ça. On roule les portes ouvertes, bien qu’à l’arrêt, Antoine déploie son corps en dehors du camion. On pense à ceux qui croient que le camion de la biennale servait de boucherie. On comprend mieux alors en quoi nos formes d’expressions sont à la fois un luxe et une nécessité. On imagine qu’il nous serait possible de mettre de côté ce luxe que de produire des corps seulement destinés à notre plaisir. On s’imagine plutôt laisser un peu de répit à ces poules, répondre à notre faim de les représenter, de les dépeindre encore plumées.
Bruxelles avec l’impression d’un début d’été tant il fait beau et chaud: des bières, des frites, un bel accent. Demain Berlin, huit heures de routes, alors on ne s’éternisera pas ce soir. Vous nous poserez des questions lundi prochain et puis c’est tout. À tantôt.
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